25 FEVRIER – 4 MARS 2010 – J+201 - J+208 – RAPA NUI, ILE MYTHIQUE !

 

Notre vol en provenance de Calama étant arrivé à plus de minuit et le suivant, à destination de l'île de Pâques, étant programmé tôt le lendemain matin, nous avons décidé de faire « sitting » sur les banquettes de l'aéroport de Santiago. Nous ne savions pas alors qu'à la même heure le lendemain, nous aurions eu beaucoup plus de difficulté à quitter le continent. Les dieux de Rapa Nui devaient déjà être avec nous.

Il faut dire que ce petit bout d'île de 166 km² (parmi les territoires habitués les plus isolés au monde – à 3700 kilomètres du Chili continental et 4000 de Tahiti) réputé pour sa mysticité et sa culture ancestrale a depuis tout temps fasciné. Qui n'a pas entendu parler de ces mystérieux « moai », immenses statues de pierre aux nez aquilins, aux pommettes saillantes et au couvre-chef reconnaissable entre mille ?

Un début en fanfare avec une alerte au tsunami

Notre premier réveil sur l'île restera gravé dans nos mémoires !

Il est tout juste 6 heures du mat' lorsque l'on attend de l'agitation dans le camping. Vu l'heure tardive ou matinale, on pense de suite à un débarquement de touristes éméchés recherchant tant bien que mal le chemin du lit, mais le volume sonore se faisant de plus en plus sentir, on s'interroge. A peine le temps d'allumer la frontale pour vérifier l'heure que l'on tape à la tente : « Habla español ? Si, si ! Es una alerta de tsunami ». On a beau parler aisément espagnol, on se demande si l'on a bien compris. Mais le mec ne rigole pas, renouvelant son avertissement en nous priant de sortir de la tente avec le strict minimum en vue de l'évacuation rapide du camping. On s'est alors habillés en quatrième vitesse, entassant le plus rapidement possible nos effets les plus précieux dans nos petits sacs à dos. Pointer le bout de son nez hors de la tente et voir les gens hagards courir un peu dans tous les sens donne une drôle de sensation. Très vite, on s'est retrouvé entassés à l'arrière d'un pickup en direction de l'un des trois points stratégiques de l'île. Personne ne réagissait vraiment, encore engourdi par le sommeil ou sonné par la signification de l'alerte. Les minutes se sont écoulées et progressivement les langues se sont déliées. On a ainsi appris par les touristes chiliens (qui ont appelé leur famille pour les rassurer sur notre situation) qu'en fait, la terre avait fortement tremblé sur le continent. Au fil des appels, on a identifié les régions touchées, l'intensité du séisme, les dégâts... Et au fur et à mesure que les informations allaient et venaient, les inquiétudes aussi. Nous avons forcément pensé à la chance d'être ici (on parlait de l'effondrement du terminal passager de l'aéroport de Santiago où nous avions dormi la veille), nous avons croisé les doigts pour la famille d'Ander basée à Santiago et nos hôtes de Couch Surfing, Juan Carlos et Gabriel... Et dire qu'une dizaine de jours auparavant, ce dernier nous expliquait que le Chili était soumis tous les 10 ans environ à un fort tremblement et que celui-ci se faisant désirer (presque 12 ans), il allait être dévastateur. Cela sonnait à ce moment-là comme une prédiction ! L'alerte a été levée vers 9 heures, la grosse vague attendue n'étant finalement pas arrivée. Enfin si l'on veut car nous avons découvert un peu plus tard que le port avait été submergé et quelques bateaux endommagés par une succession de trois vagues plus fortes que les autres. Mais plus de peur que de mal.

 

Le calme retrouvé, nous avons pu amorcer notre première découverte de l'île avec une belle balade le long de la côte, reliant l'unique village à l'unique plage. Et le soir venant, pour nous remettre de nos émotions morales et physiques (8 heures de marche et des beaux coups de pétard), nous nous sommes régalés d'un succulent « curanto » polynésien lors d'une soirée traditionnelle. Et nos yeux ont, eux aussi, été rassasiés, les danses « sportives » Rapa Nui mettant en exergue les corps athlétiques et métissés des locaux et les chants rythmant les déhanchements suggestifs des îliennes. 1h30 de spectacle où l'on se serait cru en Polynésie. Il faut dire que le triangle polynésien relie Hawaï, la Nouvelle-Zélande et l'île de Pâques.

L'esprit Rapa Nui

Une visite au musée s'imposait pour bien comprendre les fondements de cette terre que nous foulions et surtout pour comprendre les origines de ce peuple si proche des îles du Pacifique. Quelle ne fut pas notre surprise en débarquant à l'aéroport d'être accueillis en français avec un collier de fleurs ! Nous avons ainsi appris que le peuplement de l'île s'est effectué à partir de 400 après JC environ par des peuples polynésiens et que l'établissement de la culture Rapa Nui fut faite par Hotu Matu'a, le premier « ariku » (roi) des lieux. Mais pourquoi l'île de Pâques, vous interrogez-vous peut-être ?! Tout simplement parce que cette île a été découverte en 1722 le jour de Pâques par les blancs. Ils n'ont pas été cherché très loin ces colons !

Plus aguerris sur la question, il ne nous restait plus qu'à aller à la rencontre des « moai ». Juste à la sortie du village, notre première vision nous a laissé bouche béé... Mais se mêlait à l'admiration, une étrange... indifférence. Il faut dire qu'avec tous les reportages visualisés sur ces créatures de pierres, elles faisaient presque partie de notre quotidien. Enfin, presque... Parce que prendre la mesure de leur taille... pour de vrai... nous a estomaqué. Ah, quand même, ce ne sont pas des demies portions !

Chaque jour, nous sommes allés à la rencontre de ces centaines de « moai ». Rapidement, nous avons du essuyer la tristesse de voir la majorité des « moai » à terre, cassés, délaissés. Le surnombre (et une inégale répartition du pouvoir si l'on peut résumer ainsi) ainsi que l'évolution des croyances des tribus au milieu du XVIIème siècle avec l'émergence du rituel de « tangata-manu » (homme-oiseau) ont fait naître des guerres intestines. Les « moai » représentant la « mana » (force) de chaque clan, ils ont très vite été l'objet de destruction afin d'affaiblir le camp adverse. Et les millions de dollars nécessaires pour les remettre sur pieds manquant à ce jour à l'île, on a assisté impuissant à ce désolant spectacle. Heureusement, quelques généreux donateurs ont permis la restauration de certains « ahu » (plateforme sur laquelle sont dressés les « moai ») et l'on s'est laissé aisément aller à de grandes divagations sur les cérémonies qui se déroulaient ici autrefois. Quelle vision extraordinaire que ces statues tournées vers le centre de l'île pour protéger les leurs ! 7, 8, 15... Ces enfilades de géants de pierre sur fond d'océan paraissent hors du temps ! Et notre passage par la « nurserie » nous a laissé pensifs... Il est clair que si cette entreprise avait atteint son but, l'île aurait été entièrement entourée de gardiens rocheux. Un véritable armée de pierre !

Et comme si le décor de l'île elle-même ne nous avait pas suffit, la lune et le soleil se sont joints à nous pour des levers et couchers de folie ! On a même eu droit à une magnifique pleine lune. De quoi rendre fou Ander !

Des plongées vertigineuses

Réputée pour la grande visibilité de ses fonds sous-marins (peut-être même la plus grande visibilité au monde), nous ne pouvions manquer l'occasion d'aller vérifier par nous-même ce qu'il se passait sous la surface. Et puis, nous étions aussi motivés par une autre curiosité sous-marine que l'île de Pâques possède au sein de l'un de ces clubs de plongée : Henri Garcia ! Membre de l'équipe Cousteau, il est non seulement le dernier vétéran encore en activité, mais également recordman de la plongée la plus haute (il a plongé à 6000 dans la lagune en haut du volcan Licancabur). On allait pas manquer ça !

Bien que la première descente ne nous ait pas permis de constater le phénomène (il faut dire que le tsunami avait bien brassé les eaux), nous avons jubilé en plongeant aux côtés d'un « moai ». Bon, il s'agit d'un faux immergé dans la baie mais on n'allait quand même pas couler un esprit Rapa Nui pour notre simple satisfaction et puis, celui-là, au moins, on peut le toucher sans crainte des représailles !

Décidés à voir plus loin que le bout de notre nez, on a remis le couvert le lendemain et on en a pris plein la vue ! Avec près de 50-60 mètres de visibilité, du haut de nos -20 mètres, nous pouvions observer sous nos pieds, le fond à plus de 80 mètres. De quoi avoir le vertige ! Quel pied de flotter dans le grand bleu, le long d'une paroi alambiquée où se cachaient quelques langoustes et autres poissons colorés. Nous nous sommes même offerts le luxe d'un peu d'exercice en traversant une fine cavité avant de retrouver la surface, ivre des profondeurs.

 

Comme dans un film ou une nuit à la belle étoile... pas comme les autres !

Avant de quitter les lieux, on voulait s'offrir une dernière nuit à la sauvage... On avait donc troqué notre scooter contre un tranquille 4x4 qui devait nous faire office de dodo ambulant. On se serait bien fait une nuit à la belle étoile mais avec la saucée qu'il était tombée dans la journée, on n'allait pas tenter le diable. Nous avions élu le site de Tongariki (les 15 « moai »), LE site pour assister au lever du soleil.

Le camping sauvage n'étant pas autorisé sur l'île, on nous avait conseillé d'avertir les locaux que l'on croiserait éventuellement. Alors, quand on a vu un local vêtu d'un immanquable gilet orange fluo, on s'est exécuté. Gardien du site, il nous a de suite répondu qu'il était hors de question que l'on dorme dans la voiture. Et merde... Nous qui pensions que cela allait se passer comme dans un film... Mais ce que nous n'avions pas compris de suite, c'est qu'il ne s'agissait pas d'une interdiction mais d'une invitation. Le mec campait à quelques mètres de là avec une Rapa Nui et une française et il était impensable pour lui que l'on ne vienne pas dormir avec eux. Une invit. comme celle-là, on ne pouvait pas refuser ! Et quand, en plus, nous leur avons ramenés les dernières news du village au sujet du référendum sur l'expédition d'un « moai » en France et en Italie (il y aurait des arrangements financiers pour la construction d'un hôtel 5* à Anakena en échange de cet envoi), nous avons été reçus comme le messie. Nous avons eu droit au café, à la pastèque et surtout à fournir tous les détails de ces magouilles qui motivent tant les Rapa Nui à refuser le « deal ».

La soirée s'est éternisée en discussion et à bout de force, nous avons fini par rejoindre, armés de nos sacs de couchage, la bâche tendue servant de tente collective. Bon, ce ne fut pas l'une de nos meilleures nuits, nos fesses ayant eu quelques difficultés à amortir les chocs des cailloux mais ce fut certainement l'une des plus « frapadingues » ! Il vous aurait fallu voir la Rapa Nui s'esclaffer à nos annonces sur la vie du village, sans parler de son compagnon de campement qui nous a présenté son « carnet de vie » recensant ses milliards de métiers, ses actions en tant que garde de la sécurité de l'île mais également ses rêves nocturnes... Une bible à lui seul ! Et notre réveil en douceur, par les premiers rayons du soleil à travers les 15 « moai », fut magique après cette nuit d'un autre monde.

Sans même nous en apercevoir, l'esprit Rapa Nui nous avait enveloppés, nous serrant le cœur au moment du départ !